La politique étrangère française au Maghreb

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Au long de son quinquennat, Nicolas Sarkozy a érigé le pragmatisme comme principe premier dans la conception de la politique extérieure de la France vis-à-vis du Maghreb et du Moyen Orient. En partie héritée de son prédécesseur Jacques Chirac, cette « diplomatie du pragmatisme » prend tout son sens dans le projet d’Union pour la Méditerranée, visant à « faire de la Méditerranée le plus grand laboratoire au monde du co-développement ». Le premier sommet de l’UpM se déroule donc à Paris en juillet 2008 accueillant pas moins de quarante quatre chefs d’Etats dont le controversé président syrien, Bachar al Assad, exprimant ainsi la volonté du président français de composer avec l’ensemble des dirigeants sud et est méditerranéens. C’est le résultat d’une diplomatie active à l’égard de la Syrie mise en place dès les premiers mois suivants l’investiture de Nicolas Sarkozy. Dans un même temps, une consolidation des liens s’opère avec Israël, consolidation qui demeure cependant inscrite dans la droite ligne de la politique extérieure française en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien, à savoir le règlement du problème des réfugiés palestiniens et la renégociation des frontières.

 

Concernant l’attitude de la France envers les pays du Maghreb, le mot d’ordre demeure la stabilité, stabilité garante d’une montée de l’islamisme politique menaçant directement la France et ses partenaires européens. Les Etats de la rive sud méditerranéenne, en quête de reconnaissance, ont signé des accords bilatéraux avec l’Union européenne qui les ont engagés à conduire une politique d’émigration intransigeante à l’égard de leurs citoyens et de tout individu originaire de l’Afrique subsaharienne transitant par ces pays.

Les visites du chef de l’Etat dans la région révèlent la volonté de maintien de l’ordre établi à l’instar de celle effectuée en Tunisie en avril 2008, où Nicolas Sarkozy s’est félicité des progrès démocratiques opérés dans le pays. Mais alors que Rama Yade souhaite se rendre à l’Association tunisienne des femmes démocrates, elle est priée de s’abstenir.

 

Les relations avec l’Algérie demeurent complexes, mais les liens avec l’un des principaux partenaires commerciaux se doivent d’être entretenus. En 2009, l’Algérie était le deuxième client du port de Marseille pour le trafic de conteneurs après la Chine. Il en est de même pour le Maroc, dont la modernisation accélérée par Mohammed VI, a crée de nouvelles opportunités pour les entreprises françaises.

 

Les révolutions arabes

En Tunisie, la vague de répression à l’encontre des manifestants culminant à la fin de l’année 2010 prend de court la diplomatie française qui voyait jusqu’ici dans le dirigeant Ben Ali un allié de taille pour faire barrage à l’islamisme. Il en est de même pour Hosni Moubarak, apprécié de la France et co-président de l’Union pour la Méditerranée. La France semble ainsi avoir opéré un changement radical vis-à-vis de ses anciens alliés en refusant d’accueillir notamment Ben Ali sur son sol.

 

En Libye, la France adopte une position plus radicale alors même qu’elle avait entrepris d’établir de meilleures relations que sous les deux mandats de Jacques Chirac, notamment en recevant Mouammar Kadhafi en décembre 2007. Dès l’apparition des premiers troubles, la France dénonce les répressions des manifestants par les forces du régime et soutient les rebelles. Poussant à une intervention sous couvert du principe de responsabilité de protéger les civils et prenant la tête de la coalition internationale, elle est un des premiers pays à reconnaître la légitimité du Conseil National de Transition, comme alternative possible au régime du Guide.

 

Vis-à-vis du Bahreïn et du Yémen, la France demeure plus attentiste et réfractaire à toute intervention en vue de ne pas froisser l’Arabie Saoudite et sa grande capacité à offrir des contrats commerciaux. D’autre part, les revendications des manifestants bahreinis  de confession chiite demeurent une inquiétude quant à la possibilité de l’établissement d’un gouvernement pro-iranien dans la région.

 

En Syrie, outre le blocage d’une résolution au Conseil de sécurité menant à une intervention armée, la donne est tout autre qu’en Lybie. La France ainsi que ses alliés ne voit toujours pas d’alternative fiable, une opposition construite. De plus, la capacité de la Syrie à déstabiliser la région est connue, et sans équivalent avec le régime libyen. Autrement dit, l’environnement politique pousse à réfléchir à l’adoption d’une solution adaptée même si l’impératif moral de protéger les populations civiles doit demeurer la priorité des Occidentaux et en particulier de la France. Les sanctions de l’Union européenne prise à l’égard du régime syrien ne s’avèrent sans doute pas la meilleure des solutions mais la marge de manœuvre est, au vue des différents éléments décrits, relativement réduite. En conclusion, les négociations dans un cadre multilatéral doivent être poursuivies en intensifiant les efforts en direction de la Russie et en cherchant à réunir les opposants syriens à s’entendre en leur offrant un cadre de discussions.

 

Nouvelles lignes de force et changement de paradigme

En Tunisie, les élections législatives libres organisées en octobre 2011 ont donné la victoire de la formation islamiste Ennadha. Les résultats ont été salués tardivement par le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé ce qui semble révéler un manque d’enthousiasme vis-à-vis du jeu démocratique, du verdict des urnes et de ce fait de la capacité occidentale de concevoir l’existence des opinions publiques dans le monde arabe et non plus de la péjorative « rue arabe ». En effet, l’exécutif français paraît dans l’expectative quant aux garanties apportées par cette formation politique à  demeurer actifs et intransigeants face aux menaces et activités d’AQMI dans le Sahel.  Ainsi, comme affirmé dans le livre blanc de la politique étrangère élaboré en 2008, « la stabilité de l’Afrique du Nord, et tout particulièrement au Maghreb, est d’une importance particulière pour l’Europe et la France en raison de notre proximité et des liens étroits tissés de part et d’autre de la Méditerranée historiques, culturels mais aussi politiques et économiques ». Face aux recompositions régionales, la France, tout en conservant ses priorités, doit élaborer de nouvelles relations avec les pouvoirs en place à l’instar des Etats-Unis qui ont bien compris l’intérêt d’avoir entretenu des canaux de négociation avec les Frères musulmans dès 2004.

 

Plus largement, un changement de paradigme doit s’opérer dans la manière de concevoir les relations euro-méditerranéennes. L’empilement du Processus de Barcelone, de la politique de voisinage et de l’Union pour la Méditerranée a démontré de nombreuses limites. En matière d’entente entre différents membres de l’Union européenne tout d’abord, à savoir les différends entre la France et l’Allemagne. D’autre part, les projets conçus dans le cadre de l’UpM, pour certains novateurs à l’image du Plan solaire souhaité par l’Allemagne, ont fait l’objet de critiques. En effet, un déficit démocratique est à signaler dans la validation des projets qui relèvent plus d’une volonté de satisfaire les intérêts de certains pays de l’UE.  Les ambitions en termes d’éducation et de recherche, mises en avant par la France comme moyens à long terme de préserver la stabilité régionale, se heurtent à une politique européenne des visas drastique, qui restreint l’accès des résidents de la rive Sud à l’Union européenne.

Enfin, les résultats de la ligne pragmatique adoptée par Nicolas Sarkozy à l’égard de l’ensemble des pays du Sud et de l’Est méditerranéen restent minimes ce qui laisse à penser, par extension, que les futures coopérations euro-méditerranéennes pourraient sans doute être moins ambitieuses mais plus efficaces. Ainsi, un des obstacles majeurs à la coopération demeure le conflit israélo palestinien. A l’avenir, la coopération pourrait peut être se concentrer sur un dialogue plus étroit avec les pays du Maghreb. Surtout, la France et ses partenaires européens et plus largement occidentaux devront réfléchir à la référence méditerranéenne comme symbole d’union. Les pays d’Afrique du Nord se sentent davantage intégré à l’espace géographique africain que méditerranéen, ce qui dénote la persistance d’un orientalisme dépassé. La coopération doit donc se concentrer sur la culture et accepter l’islam en tant que « matrice civilisationnelle », ce qui aurait l’avantage de dépasser la culture du péril islamiste  menaçant l’Europe.

 

Il est nécessaire que la France mise de manière active sur la Méditerranée au risque de voir son influence culturelle, du fait des liens historiques qui la lie à cet espace, décliner. Les lignes de force ont indéniablement évolué en Europe. Au regard de la crise financière actuelle, l’Allemagne dispose d’atouts non négligeables pour orienter les financements européens, et ce au profit de l’Europe de l’Est. Dans le même ordre d’idées, les acteurs les plus efficaces aujourd’hui dans la région demeurent les Etats-Unis. En 2008 déjà, les diplomates américains avaient fait part de leur inquiétude vis-à-vis du régime de Ben Ali, qualifié de « quasi-mafia », et de la faible implication de la France à pousser le gouvernement à impulser de nouvelles réformes.

 

L’image de la France est aujourd’hui profondément écornée notamment du fait de l’attitude de certains ministres. La réaction précoce en Lybie n’a pas changé la donne au vue des résultats actuels.  La préférence de la France pour des « transitions ordonnées »[1] c’est-à-dire effectuées par les gouvernements en place comme au Maroc ou en Algérie ne semble pas avoir intégrer les nouveaux éléments apportés par les révolutions arabes. Il s’agit de répondre de manière urgente au paradoxe exprimé dans la vision française de préserver ses intérêts commerciaux, culturels et surtout sécuritaires tout en laissant passer sa chance de redevenir un acteur qui compte en Méditerranée.

[1] Christophe Ayad, « Avec les pays arabes, une politique entière à reconsidérer », Le Monde, 2/04/12